La rénovation énergétique bientôt à l’arrêt à cause de la crise du détroit d’Ormuz ?

13/4/2026

Depuis le déclenchement du conflit iranien fin février 2025, le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, demeure au cœur des tensions internationales. Si un cessez-le-feu de deux semaines a été arraché, la réouverture du détroit reste partielle et hautement sécurisée par crainte de mines navales. Loin de se limiter aux cours du brut, dont la volatilité persistante impacte directement les coûts de transport et la fabrication des matériaux dérivés de la pétrochimie, les répercussions de cette crise atteignent désormais les chantiers de rénovation énergétique en France, fragilisant une filière déjà sous tension et posant la question de la résilience de notre politique de transition.

Source : AFP

92 % des artisans touchés, une filière sous pression

L'enquête publiée le 3 avril par la CAPEB1 est sans appel. Pas moins de 92 % des artisans du bâtiment déclarent être affectés depuis le 28 février. Le détail des remontées de terrain dessine un tableau préoccupant. Les prix des panneaux isolants ont augmenté de 13 % en moyenne. Le gazole non routier (GNR), indispensable au fonctionnement des engins de chantier, a dans certains cas doublé, rendant des opérations entières non rentables. Des risques de rupture d'approvisionnement sont signalés sur la laine de verre, le bois et la plaque de plâtre, tandis que des hausses tarifaires sont annoncées sur le vitrage, le PVC et l'aluminium.

Sur le terrain, les installateurs partenaires d'OTC FLOW France dressent le même constat. Les délais d'approvisionnement s'allongent, des devis signés avant le conflit sont remis en question et les premières ruptures de stock apparaissent sur des matériaux courants. Le secteur absorbe un choc direct, alors même qu'il sortait à peine d'une séquence marquée par la crise post-Covid, la hausse des matériaux liée à la guerre en Ukraine et le ralentissement de la construction neuve.

Le gouvernement face à l'impasse budgétaire

Face à cette situation, le gouvernement peine à se positionner. Roland Lescure, ministre de l'Économie, a reconnu que la contrainte budgétaire actuelle est « sans équivalent avec celle de 2022 »2, excluant de fait tout mécanisme de bouclier tarifaire comparable à celui déployé lors de la crise énergétique précédente.

L'exécutif mise donc sur les certificats d'économies d'énergie (CEE), dispositif extrabudgétaire qui fait l'objet de critiques croissantes. À l'Assemblée nationale, le député Jean-Philippe Tanguy (RN) a qualifié les mesures annoncées de « mesurettes »3, dénonçant l'impact des charges énergétiques sur le budget des ménages en période de flambée des prix de l'énergie. Cette critique illustre un décalage persistant entre l'ambition affichée de la politique de rénovation et la réalité vécue par les acteurs de terrain.

Sortir du gaz, accélérer l'électrification

En réponse, le gouvernement affiche un cap structurel. Maud Bregeon, ministre déléguée à l'Énergie et porte-parole du gouvernement, a été missionnée par le Premier ministre pour réorienter les CEE vers l'électrification des usages. L'objectif affiché est d'accélérer le remplacement des chaudières à gaz par des pompes à chaleur, conformément à la trajectoire de décarbonation du parc bâti fixée par la stratégie nationale bas-carbone. Le 1er avril, elle a par ailleurs précisé que les éventuels surplus de recettes fiscales liés à la hausse des carburants pourraient être orientés vers le financement du plan d'électrification.

L'enjeu sectoriel rejoint ici un enjeu de fond. Près d'un foyer français sur deux se chauffe encore aux énergies fossiles4, ce qui fait de la rénovation énergétique la principale réponse structurelle à cette dépendance. Chaque chantier reporté ou annulé pour cause de surcoûts matériaux est un ménage qui reste exposé à la volatilité des marchés de l'énergie.

Une chaîne de conditions que la crise fragilise maillon par maillon

La crise actuelle met en lumière une réalité que les politiques publiques tendent à sous-estimer. La mise en œuvre effective de la politique de rénovation énergétique suppose que trois conditions principales, la disponibilité des matériaux à prix stables, le maintien des marges opérationnelles des entreprises et l'ajustement des aides publiques, soient réunies simultanément, et chacune d'entre elles est aujourd'hui fragilisée.  

Sans matériaux disponibles à des prix compatibles avec les barèmes d'aide, aucun chantier ne peut démarrer. Or, les grilles de MaPrimeRénov' et les fiches CEE n'ont pas été recalibrées pour intégrer les hausses de coûts induites par le conflit. Ce décalage se répercute en cascade sur les artisans, dont la viabilité économique dépend directement de la stabilité des devis. La montée en compétences sur les pompes à chaleur, l'isolation thermique par l'extérieur ou la ventilation double flux ne peut se poursuivre si les entreprises qui portent ces savoir-faire voient leurs marges littéralement dévorées par les frais généraux. En effet, l'explosion du prix du GNR pour le transport, couplée à l'impossibilité de réindexer des devis déjà signés, force les artisans à travailler à perte, menaçant la survie des structures qui portent ces savoir-faire. Reste le financement public, censé absorber une partie du coût pour les ménages. Mais sans ajustement rapide des plafonds et des barèmes, c'est un effet ciseaux qui se dessine, où les objectifs de rénovation seraient maintenus alors que la capacité réelle de réalisation recule.

La rénovation, levier de souveraineté face à la dépendance fossile

Au-delà de la conjoncture, cette séquence rappelle que la rénovation énergétique est un enjeu de souveraineté. La dépendance aux importations fossiles, du gaz de chauffage au pétrole qui alimente les chaînes d'approvisionnement en matériaux, constitue une vulnérabilité structurelle que seule une accélération de la transition peut résorber.

Le paradoxe est saisissant. C'est précisément au moment où la crise géopolitique démontre l'urgence de la rénovation que celle-ci se trouve freinée par les effets de cette même crise. Malgré le récent cessez-le-feu, l'incertitude sur la réouverture totale du détroit maintient les marchés dans un état de stress qui interdit tout retour à la normale immédiat pour le bâtiment. Sortir de ce cercle vicieux suppose une action coordonnée sur l'approvisionnement, les compétences et le financement, et une capacité d'adaptation rapide des dispositifs publics à la réalité du terrain. OTC FLOW France, au contact quotidien des installateurs et des donneurs d'ordre, continuera à remonter les signaux du terrain et à contribuer au dialogue entre acteurs de la filière et décideurs publics.

1Batiweb, « Guerre au Moyen-Orient : la « crise de trop » pour le bâtiment »

2Assemblée nationale, audition de Roland Lescure au 24 mars 2026

3Assemblée nationale, session ordinaire au 24 mars 2026

4Actu Environnement, « En France, près d'un ménage sur deux utilise encore les énergies fossiles pour se chauffer »

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